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11 juillet 2013

Un jour avec


San Fermin, 10 juillet, 18h56

Les caméras féroces de "Canal Plousss" scrutent son visage dans les moindres détails. Au ralenti. 
On voit le nez rond, les pommettes bouffies, les lèvres boursouflées, les paupières gonflées et lourdes, trop lourdes. 
Les yeux se ferment, la tête balance de droite à gauche en une négation accablée alors que la bouche dessine un rictus à la fois exaspéré et très las. 
Il ne parle pas, pourtant ses pensées crèvent l'écran.  
Aujourd'hui, encore une fois, sans crier gare, "l'homme invisible" qui hante ses jours et ses nuits, dont la présence épuisante l'empêche de mettre un terme à ce traitement d'anti-dépresseurs qui le drogue depuis des saisons, cet étranger si coutumier qui creuse le doute sous les dorures du costume s'est invité dans son ombre sous le soleil de Pamplona, au milieu du vacarme des peñas, de leurs fanfares tonitruantes et des odeurs de leurs marmitakos. 
Quand le journaliste de la chaîne espagnole lui demandera ses impressions, une heure plus tard après son second échec, il aura beaucoup de mal à trouver ses mots, à ne pas dire que ces braillards en rouge et blanc l'insupportent, que cette arène est le dernier lieu où il voudrait se trouver, que les toros de Victoriano del Rio sont de la merde en corne et qu'il ne sait pas ce qui le retient de la fermer définitivement.
Quand l'homme au micro conclut, se voulant réconfortant de banalité: "Un jour sans", il désigna de la main le vide à ses côtés et dit "Non. Avec."

                                                               


14 août 2012

Modes et travaux sur un air de Riviera


Le lundi 13 août 2012, entre 18h et 20h10, six toros de Nuñez del Cuvillo furent toréés et mis à mort par Morante de la Puebla, El Juli et Alejandro Talavante, à l'occasion de la seconde corrida de la Semana Grande de Saint-Sébastien.

Les arènes d'Illumbe, improbable wok coincé entre complexe cinématographique et équipements sportifs, savent l'art et la manière de faire glisser la corrida vers le loisir taurin. 
Ici tout est adouci. À commencer par les bérets et ceintures bleu-ciel du personnel de piste évoquant la lumineuse douceur océane toute proche, en passant par les sièges individuels tout aussi maritimes, pour finir avec les accents d'orphéon de ville thermale de l'Harmonie municipale. Même les places au soleil sont protégées des rayons par la courtoise demi-fermeture du toit ouvrant.


En ce tout début de semaine et de feria, une bourgeoisie de station balnéaire huppée, au milieu de laquelle on entend souvent parler français, remplit une demi arène. Le cartel de luxe, ici comme ailleurs, ne suffit pas à attirer la grande foule. Les figuras ne font plus le plein, à l'exception de Jose Tomas. On le sait. Mais on a du mal à s'y faire. Surtout dans une ville ou la municipalité, estampillée Bildu, rêve de nettoyer le périmètre basque d'une pratique qui, bien qu'ancestrale, symbolise l'Espagne et sa fiesta nacional. Air connu qui laisse bien mal augurer de l'avenir.
Nous avions donc fait le déplacement un peu pour le militantisme de soutien à cette arène menacée et beaucoup pour Morante. Même élevage que l'an dernier à Bilbao.
Bien sûr, il y avait Juli que j'avais décidé d'éviter cette année. Bon, a ver. J'ai vu là est un torero de toute évidence sur les nerfs, surexcité, exagérément énergique. Toréant le public bien plus que le toro. Surchauffé. Crispé, fatigué, revanchard. Régressant à une hargne que l'on croyait dominée... Il a coupé trois oreilles en carton pâte, suite à un numéro de dressage, de mise au pas, fort en gueule et autoritaire. Un grand savoir faire et un rachitique savoir être. Au vert, Julian, au vert! Repos, distance, recul. Et ça nous fera des vacances à nous aussi, un bol d'air quand la tauromachie a besoin de savoir où elle en est, à l'abri des démonstrations de force et des roulements de biceps.
Talavante m'a paru à côté de lui-même. Sans conduite, plutôt opportuniste, plus préoccupé à satisfaire ce public de Concha d'un potage instantané vite fait mal fait, qu'à mitonner sa propre tauromachie. Dans l'anticipation et une précipitation qui a manqué lui coûter cher (voltereta). Devrait surveiller ses fréquentations...
Quand aux toros de Cuvillo, bien roulés, faibles à très faibles pour la plupart, candidats à la mono-pique voire pas de pique du tout, trois d'entre eux offrirent un jeu sans relief, en un mot sans intérêt.  Les trois restants, plus combatifs, firent illusion; il est vrai qu'ils ne furent pratiquement pas piqués. La révolte de quelques siffleurs fut accueillie par le conclave avec étonnement et même parfois avec un brin d'agacement. 
Un bétail pullman, pour une arène grand confort et deux toreros en trompe l'oeil. Quand au public, ravi des molinetes et des chicuelinas, rassasié de circulaires inversées, cambios, par devant, par derrière, dessus et dessous, il s'en alla déguster quelques tapas sur le port, avant d'assister au feu d'artifice et clôturer cette agréable et festive journée par le sommeil du juste. Dans le kiosque de leurs rêves, les échos de l'Harmonie municipale résonnèrent longtemps, en particulier le claquement boisé et si bienvenu des castagnettes... avant que Bildu ne les interdise, bien entendu.


Tout aurait pu s'arrêter là. 

Mais, mais, mais, mais... la messe n'était pas dite.... 
Morante!
Inattendu Morante! Une nouvelle fois son art surgit et s'imposa alors qu'on ne l'attendait plus.
On avait remarqué, dès le début de la course, qu'il était décidé. 
Au premier, après une superbe réception à la cape, le reste fut gâché par la grande faiblesse du toro.
La cape, au quatrième, resta discrète. C'est à la muleta que le torero prit toute sa mesure. Au fil de la première partie, il s'imposa à l'animal, dans une tauromachie enracinée et engagée. Dans la seconde moitié, Morante fut véritablement inspiré, d'un accord rythmique supérieur avec le toro, jusqu'à un abandon du corps qui est la marque des seuls grands artistes.
Une tauromachie essentielle, bien différente de tout ce que nous avons vu ce jour-là et dont je reste à penser qu'elle est la source même.
Une faena qui peut lui faire retrouver, en cette seconde partie de saison, la place qui doit être la sienne. 


3 août 2012

¡Claro!


Les six derniers sont les élevages dont proviennent les exemplaires qui seront combattus cet après midi à Huelva par Jose Tomas et Morante de la Puebla en mano a mano.
Seconde et avant-dernière parution de J.T. cette saison...


24 août 2011

Défi, ravissement et papier glacé.

 Nous avons retrouvé la plaza de Vista Alegre sous un ciel gris, une chaleur lourde et la lumière artificielle allumée dès le second toro. Bilbao telle qu'en elle-même, où le sable grisâtre de la piste reflète la noirceur des nuages. 
La corrida à laquelle nous avons assisté est, à n'en pas douter, une des meilleures de cet été taurin, toutes catégories confondues.
Pour commencer, grâce en soit rendue aux toros de Nuñez del Cuvillo. Très armés, plutôt joliment charpentés, encastés pour certains, braves et nobles pour d'autres, ils animèrent un jeu engagé, mobile, un fond d'allant et de combativité, à l'exception du premier, faiblard.
Un lot qui offrait ses oreilles à la condition d'aller les chercher.
Ce que s'employèrent à faire les trois toreros engagés, avec des fortunes diverses.
David Mora venait en remplacement de Léandro. Figurer - c'est le cas de le dire - dans un cartel luxueux, à l'occasion d'une des plus grandes ferias espagnoles, face à un bétail mijoté pur sucre, voilà qui lui arrive peu, disons jamais. On le sait habitué aux durs à cuire de la famille toro, les Adolfos, Escolars et autres Douleurs. Son élégance racée y fait merveille et contraste heureusement avec la violence parfois sauvage de ses opposants.
David Mora est un torero que nous apprécions, on le sait. Mais hier - occasion inattendue et unique d'entrer dans le concert des grands - il lui a manqué une dimension: pas le courage, pas la détermination, mais la capacité à défier. Il est resté ce qu'il est: un élégant combattant couillu qui trouve sa dimension dans la bataille musclée (le 6ème) où son élégance naturelle apporte une note inédite.
Comme j'aurais aimé le voir traverser d'un pas tranquille la piste et venir s'agenouiller souriant et défiant pour recevoir a puerta gayola son dernier! Il aurait alors évoqué un Roberto Dominguez dans ces même arènes lors d'une miurada, ou Morante lui-même à Séville... Il est des moments où il faut savoir et pouvoir jeter les dés sur la table et attendre qu'ils s'immobilisent sur le 421 espéré... Et quand on a hérité de l'élégance, attendre comme un empereur des sables, un léger sourire aux lèvres, parier sur l'avenir, assûré de son fait et de sa réussite, la main relâchée et le regard posé. Simulacre? Poudre aux yeux? Que non! Mais plutôt convocation de force, gisement d'énergie. Dire et proclamer hier à Bilbao qui il est et avec qui il faut compter désormais.
Il ne lui suffisait pas de réaliser, au mieux, ce qu'il sait faire (avec toutes les qualités qu'on lui connaît), mais il lui fallait franchir la frontière de l'inédit et se révéler. Oui, nous attendions, hier une révélation... qui n'est pas venue.
David Mora a besoin d'affiner la qualité du rendez-vous qu'il se fixe avec lui-même dans les arènes - figura ou pas figura. Sinon ce qu'il fait restera prometteur, puis inachevé, enfin décevant. Son avenir en dépend.
Il y a les toreros qui essaient de réaliser ce qu'ils pensent qu'on attend d'eux et il y a ceux - rares - qui nous entraînent dans leur pays inconnu, surprenant, bouleversant.
Et alors là, bonjour Morante! Ce qui s'est passé au quatrième toro, sur le coup des 19h20, est absolument inouï! Non, ce ne fut pas un "faenon", ni une "faena-cumbre", ni une faena pour l'Histoire. Nous avons connu des oeuvres plus achevées de Morante, baignant toutes entières dans un abandon mystique de bienheureux ravi. Ce qui s'est passé est, en fait, plus rare encore, plus extraordinaire...
Lorsque Cacareo (celui qui caquète) apparaît, sa démarche flottante et trébuchante, n'est pas sans évoquer celle du festayre en mal d'Alcaselzer. La protestation enfle, le président refuse de changer l'incertain, Morante fait la gueule et entreprend un travail de casse, ça pique à tort et à travers, même une fois la fin du tercio sonnée. On se dirige vers une exécution en règle et lorsque Morante entame une série de passes de châtiment à ras du sol, vitesse grand V, gagnant vers le centre, l'affaire semble entendue et la bronca bouillonne dans la marmite bilbaïna. Deux coups de torchon confirment le naufrage. 
C'est alors, que nous pénétrons, en une passe sur la droite, dans l'Inédit, l'Inattendu, l'Inouï. Morante, lidiador, en pleine possession de ses moyens physiques et techniques, entame une faena qui, au fil des minutes, va dominer Cacareo, le soumettre (en fait il est costaud, résistant, batailleur; merci, Président, de ne pas nous avoir écouté).
Et Morante va offrir des moments d'une profondeur à donner le frisson. Il invente devant nous - mieux: contre-nous - cet instant superbe de haute, très haute tauromachie. "Il y a des toreros qui nous entraînent dans leur pays"...  Il dira plus tard aux micros de Canal+ : "Le début de la faena a été essentiel. Le toro avait beaucoup de pattes. J'avais besoin de le soumettre pour pouvoir me sentir chez moi". Et en effet, il a amené toro et public "chez lui", il nous a "ravi", au sens d'un rapt, dans ce lieu qui lui appartient et où il nous invite parfois à le suivre.
C'est cela, la tauromachie: un voyage en terre inconnue.
Reste Manzanares. Qui revenait après un arrêt de quelques jours. Quoiqu'il en dise, après course, ce ne fut pas une affaire facile. À la limite parfois d'être débordé par les retours répétés et violents de ses opposants, il fallut attendre la fin de la faena du cinquième, et la charge plus fatiguée du Cuvillo, pour voir des séries plus profondes et moins inquiètes.
La tentation d'une tauromachie de papier glacé qui, apparemment, poursuit toujours J.M.M, s'est imposée hier à Bilbao,  fatigue et mobilité des toros aidant. 
Alors que nous attendions, devant la Puerta Grande, la sortie triomphale de Morante, Manzanares est arrivé, normalement avant lui, pour regagner son véhicule. Vingt fois, trente fois, il fut pris en photo au milieu de groupes de jeunes filles et garçons enflammés, alors que son staff distribuait des photos du torero en civil dans des poses de mannequins à la mode.
Et alors qu'au loin passait, au-dessus des têtes, la silhouette antique de Morante porté en triomphe, je me demandais si, à défaut de "pays", Jose Mari ne voulait pas nous entraîner dans son image. Encore une histoire de papier glacé.
La nuit commençait à tomber.
Retour en France imminent.
Avant de monter dans la voiture pour une heure et demi de tertulia passionnée, juste le temps d'un regard vers elle, miraculeusement lumineuse dans un ciel de suie. Et de chantonner discret,  heureux et nostalgique à la fois: "Vieille lune de Bilbao, que l'amour était beau...". 
Moteur. Départ. Phares. Pluie. Cosas de aficionados...